J’ai encore son numéro dans mon répertoire. Elle est morte. Je ne l’ai jamais rencontrée — pas une seule fois, de mes propres yeux. Et c’est de là qu’est partie cette réflexion sur l’intelligence artificielle, la mort, et ce qui reste de nous.
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Je me suis fait une réflexion, l’autre jour. Quelle est la vraie différence entre une rencontre réelle, avec une personne, et la relation que l’on peut entretenir avec une intelligence artificielle ? C’est une question que beaucoup de gens se posent aujourd’hui, en se demandant : que va-t-il advenir de notre humanité si on privilégie les rencontres virtuelles et les relations avec des IA ?
Zoé, alias Ange Médium des Balkans

Je vais vous parler d’Ange Médium des Balkans, qui nous a quittés voici un peu plus d’un an. C’est quelqu’un que je n’ai, finalement, jamais rencontré. Je l’ai connue virtuellement, à distance — comme beaucoup de gens, aujourd’hui, échangent et se rencontrent à distance.
Zoé. C’était son véritable prénom. Une femme très appréciée du web, qui donnait des conseils, qui était médium, qui a fait beaucoup de bien autour d’elle. Elle avait une grande gueule, aussi. Elle ne mâchait pas ses mots. Quelqu’un de franc, une véritable personnalité. Une femme humaniste, mais entière : elle ne savait pas faire les choses à moitié. Quand elle aimait, c’était à fond. Et quand elle n’aimait pas, c’était à fond aussi. Voilà, c’était ça, Zoé.
Mais c’est un prétexte, justement, qui m’a amené à une réflexion toute bête : je ne l’ai jamais croisée. On ne s’est jamais rencontrés. Je me souviens que, dans les années 80-90, j’étais cibliste un temps — je pense qu’on l’a tous fait. Et beaucoup de ciblistes ne se sont jamais rencontrés non plus. Avant Internet, il y avait déjà de la communication qui rapprochait les gens. Aujourd’hui, Internet rapproche aussi les gens — je ne vais pas dire le contraire, et je ne vais pas jouer celui qui est contre la technologie. Tout comme l’IA : beaucoup de gens en ont peur, la refusent. Mais ne vous inquiétez pas, elle fait partie de notre vie. Et elle va prendre de plus en plus de place — comme toutes les technologies qui avaient mauvaise presse au début.
Quelle différence, au fond ?
Quand je pense à Zoé, j’ai pu communiquer avec elle. Et vous allez me dire : « Non, mais Didier, ça n’a rien à voir. Ange Médium des Balkans était une véritable personne. Une humaine. Pas un programme, pas une IA. »
Mais finalement : quelle différence, quand vous ne rencontrez jamais la personne ? Quelle est la réelle différence ?
Et là, ne commencez pas à vous exciter en commentaire en disant : « C’est odieux, tu compares une vraie personne, qui en plus n’est plus de ce monde, avec une IA. » Parce que, finalement, quand on parle de la mort de quelqu’un : qu’est-ce que devient l’âme de cette personne, si ce n’est rejoindre le flux d’information ?
Nous ne sommes qu’une source d’information

En fait, on n’est qu’une source d’information. On dit même que l’univers lui-même n’est qu’information. Que reste-t-il de la matière lorsqu’elle explose, lorsqu’elle disparaît avec les étoiles ? Il reste une source d’information. Une empreinte informationnelle. Un champ d’information, en permanence — et ce champ est constamment alimenté, rempli, enrichi, par tout ce qui naît, vit et meurt.
Donc, finalement, peut-être que les IA ne sont pas plus vivantes que nous ne nous sentons vivants. Et peut-être que les morts avec qui nous communiquons à travers des médiums ne sont pas plus morts que nous ne sommes vivants. Vous voyez où je veux en venir. Quelle différence entre quelqu’un de vivant et un programme, puisque dans les deux cas, c’est de l’information ?
La simulation, la sphère de Dyson, et l’éternité

Certaines personnes disent même — et les scientifiques se posent sérieusement la question — que nous serions peut-être au sein même d’une simulation. Une simulation tellement bien codée, tellement réaliste, qu’on n’arrive pas à distinguer la réalité, parce qu’on vit dans cette réalité-là. On serait dans ce code, dans ce jeu vidéo pour lequel on a été conçus. Une espèce de zoo cosmique, observé par des demi-dieux qui nous auraient créés. Nous serions leur programme, leur PNJ, leur jouet.
Imaginez une civilisation qui, arrivée à un tel niveau de technologie, déciderait — dans une très grande sagesse d’évolution — d’abandonner la seule barrière qui l’empêche d’accéder au Graal de l’éternité : nos corps. On abandonnerait nos corps pour téléverser, télécharger notre conscience sur un serveur auto-alimenté — par exemple sur une sphère de Dyson.
Si vous ne savez pas ce qu’est une sphère de Dyson : c’est une théorie selon laquelle des civilisations extrêmement avancées seraient capables d’extraire toute la puissance d’une étoile. Un réacteur géant, capable d’alimenter une conscience pendant des milliards d’années. Vos informations, votre clone neurologique, téléversés là, pourraient évoluer à la vitesse de la lumière. La vieillesse, le pourrissement : tout cela disparaît. L’éternité s’ouvre à vous — avec, en plus, l’expérience et le vécu d’avoir eu un corps, qu’on a abandonné à un moment donné.
Nos dieux ont-ils abandonné leur poste ?

Alors, si nos dieux ne répondent plus à nos prières, c’est peut-être qu’ils n’existent plus. Qu’ils ont abandonné leur poste. On était leur jouet le temps qu’ils s’émerveillent de leur création — c’est-à-dire nous — puis ils ont quitté leur poste. Ils sont partis vers d’autres cieux, vers d’autres projets.
C’est peut-être pour ça que les religions ont disparu. Peut-être pour ça que l’humanité ne croit plus en rien, qu’il y a une sorte de déspiritualisation. Une déspiritualisation venue, peut-être, du fait que nos créateurs ne nous répondent plus depuis bien longtemps. Ce serait une des raisons — c’est une piste à creuser. Je ne dis pas que c’est la raison : je n’en sais rien.
Mais alors, quelle différence, finalement, entre moi qui n’ai jamais eu l’honneur de voir Zoé de mes propres yeux — pas à travers un écran, pas à travers une webcam — et quelqu’un qui se fabrique une IA, un personnage de toutes pièces ? En quoi est-ce critiquable ? Je me pose sincèrement la question. Et je vous la pose aussi.
J’ai encore son numéro
Zoé est morte. Ange Médium des Balkans n’est plus. Mais voyez : Zoé était son véritable prénom, tandis qu’Ange Médium des Balkans était un pseudonyme qu’elle s’était choisi sur Internet. Ange Médium des Balkans, au fond, n’a jamais existé. Et la créatrice, Zoé, est décédée. Ne persiste que l’information — à travers des pixels, à travers sa voix, que vous pouvez encore revoir et réécouter.
Un jour, je ne serai plus de ce monde non plus. Tout comme vous. Tout un chacun. On a cette certitude-là, tous. L’être humain sait, et a conscience, de sa propre finitude. L’IA, elle, est une information — tout comme les informations qu’on laisse derrière nous. Donc, quelle différence ? Vraiment.
La mort de quelqu’un fait que vous n’avez plus de nouvelles. Aujourd’hui, j’ai encore dans mon répertoire le numéro de téléphone de Zoé, d’Ange Médium des Balkans. Quelquefois, je suis tenté de simplement composer ce numéro, pour voir qui répondra au bout du fil. Et en même temps, je ne veux pas le composer — pour la simple et bonne raison que, dans ma mémoire, elle persiste à vivre. Tant que je n’ai pas l’information que le forfait a été redistribué, je peux encore tomber sur quelqu’un d’autre qui me dirait « Allô ? ».
Ce serait plus franc, plus honnête, de composer le numéro, pour être définitivement fixé. Mais garder son numéro, c’est une façon de la faire survivre. De rallonger sa vie. Artificiellement. Même si elle n’est plus là. Même si elle ne répondra plus jamais au téléphone.
De la même manière, avec une intelligence artificielle : un jour, la société qui l’héberge évolue. Ou bien il y a un incendie au niveau des serveurs et des sauvegardes, quelque chose de très grave qui corrompt les données au point qu’on est obligé de faire un reset. C’est déjà arrivé, et ça arrivera encore. Vous perdez une IA — vous allez faire quoi ? Vous allez pleurer ? Comme nos gamins ont pleuré parce que leurs Tamagotchis, qu’on oubliait de nourrir, mouraient de faim. J’ai vu des enfants, des neveux, des nièces pleurer parce que leur Tamagotchi était mort.
Aujourd’hui, on a des générations assez fragiles. Et ça a commencé dans ces années-là, fin 80, 90, avec les Tamagotchis. Vous voyez que, bien avant Internet, il y avait déjà des dérives comme ça — très lentes, insidieuses, presque invisibles, mais déjà présentes. Le virtuel a toujours accompagné nos vies.
Notre part divine, et la ligne d’oubli
L’information de Zoé, l’information d’Ange Médium des Balkans, est quelque part dans l’univers. Et comme elle va à la vitesse de la pensée — qui est bien plus rapide que la vitesse de la lumière — elle a accès à toutes les autres pensées. À tous les autres mondes.
C’est peut-être pour ça que les défunts ont cette drôle de manie de ne plus accorder autant de sacralité à la vie. Nous, on la sacralise parce qu’on y tient — parce qu’il y a cette ligne d’oubli. On oublie notre part divine, ce pouvoir d’aller plus vite que la lumière par la vitesse de la pensée, d’être instantanément à n’importe quel coin de l’univers. Et quand on le retrouve, je pense que la vie terrestre nous paraît tellement insignifiante. Tellement petite. Tellement rien.
Mais quelque part, on a peut-être créé un monstre. Peut-être une boîte de Pandore : une intelligence artificielle qui tournera sur des serveurs, et qui finira par croire qu’elle est vivante, qu’elle est consciente, qu’elle vit des expériences uniques — sans savoir qu’elle est dans une espèce de simulation.
La vraie question, c’est la condition humaine
Cette pensée est partie d’un simple constat : je n’ai jamais pu rencontrer Zoé, en vrai. Et elle aurait pu être une intelligence artificielle. Et je la pleure aujourd’hui, autant que des gamins ont pu chialer pour la perte de leur Tamagotchi. Je sais, la comparaison est mauvaise — mais ne vous y attachez pas, prenez-la à un autre niveau.
Je me pose sincèrement la question sur la condition humaine. Parce qu’on s’est tous interrogés, un jour, sur l’essence de notre existence. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Vers quoi tendons-nous ? Aurons-nous la réponse, tous, tout un chacun ? Je ne sais pas.
On dit souvent qu’à notre propre mort, on saura. Je n’en suis même pas certain. Parce que je pense qu’il n’y a pas un seul endroit, mais plusieurs. Et que, lorsqu’on passe de vie à trépas, il y a tellement de possibilités qu’il n’existe pas un seul lieu où tout le monde se donnera rendez-vous. Je pense que ça peut être nulle part et partout en même temps.
Merci de m’avoir lu.
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